Tout commence par une missive du ministère de la défense m'invitant à quitter au plus vite le morne train-train de ma vie sans relief au profit d'activités saines et récréatives dans cette perle de l'est qui répond au doux patronyme de Thionville.
Je quittais alors séance tenante la femme de ma vie, lui annonçant que j'allais enfin devenir un homme et que je ne reviendrais que lorsque j'aurais occis mon quota de vils et féroces soldats communistes qui attendent fébrilement à nos frontières le moment propice pour se faufiler au travers de la ligne Maginot et investir nos campagnes afin d'y égorger nos fils et nos compagnes sauf la mienne qui est restée à Paris mais ça c'est les gonzesses: dès que ça remue un peu y a plus personne.
Je vous passe les détails du voyage qui présente à peu près autant d'intérêt qu'un reportage du journal de 13 h de Tf1 sur la fête du poireau dans un bled de Moselle pour en arriver directement à l'accueil chaleureux que nous avaient réservé les gentils organisateurs de notre camp de vacances. J'apprendrais quelques temps plus tard que le camp en question s'appelle en fait une caserne et qu'il très mal vu de s'y promener en tongs et short à fleurs. J'eus sur le moment l'impression furtive de m'être fait quelque peu floué mais cela n'entama en rien la motivation guerrière dont je faisais preuve à l'époque. Je m'étais d'ailleurs un peu échauffé durant le voyage en balançant par la fenêtre du train, à l'aide de quelques-un de mes futurs camarades de jeu, un individu dont les origines ne nous avaient pas semblé, sur le moment, totalement exemptes de ce sang impur dont nous devions abreuver nos sillons, ce qui pourtant, au dire de paysans du cru, est nettement moins efficace que le fumier pour fertiliser les cultures. :)

Nous fûmes accueillis, quasiment à bras ouverts malgré l'absence de pot d'accueil et de petits fours, par la fine équipe d'encadrement dans une grande salle ou nous pûmes assister à un revigorant discours dont les détails ne me reviennent pas mais dont le sens général était qu'on n'était pas ici pour rigoler. La nécessité de remplir de grosses quantités de papiers commençant à se faire douloureusement sentir, il fût alors obligatoire de séparer ceux qui étaient équipés d'un stylo de ceux qui en étaient dépourvus.

Une caporalE, que seule sa carrure pouvait permettre de distinguer d'un chauffeur routier demanda alors d'une voix suave :"CEUX QUI Z'ONT PAS DE STYLO, Y VIENNENT AVEC MOI !!!!!!". J'insiste sur le Z du milieu car c'est à ce moment précis que j'ai réalisé que j'étais bien arrivé à destination. J'eus l'occasion de croiser cette caporale plusieurs fois au cours de mon séjour et bien que le temps nous ai manqué pour partager nos points de vues les plus essentiels sur le monde, je décelais en elle un esprit hors norme associé à une sensibilité peu commune. :)

Nous eûmes par la suite l'opportunité de rencontrer moult personnages aussi intéressants que pittoresques et au contact desquels nous pûmes apprendre quantités de choses sinon essentielles, du moins passionnantes. :)

J'assistais ainsi, quelques jours à peine après mon arrivée lors de cette période bénie que l'on nomme "les classes" et qui a pour but de nous faire comprendre le fonctionnement interne d'une caserne digne de ce nom, à un cours théorique de remplissage de seau (donc sans seau puisque théorique) par un sergent un peu en froid avec les fractions et qui à force de quarts de produit désinfectant, de tiers de produit nettoyant et de moitiés d'eau avait déjà rempli au moins deux fois le seau sus-cité ne laissant que peu de place pour la serpillère.(que dire alors de la brosse du balai !!) LOL
Un brillant sous lieutenant, fraichement sorti de l'école d'officier de réserve, nous fit, lui aussi, profiter de ses connaissances pointues dans le domaine cartographique et stratégique. Il entama, par exemple, une de ses inénarrables séances de cours par la question suivante: "Pourquoi la France a-t-elle une armée de terre" ? Question cruciale s'il en est et qui ne manqua pas de nous plonger dans des abimes de perplexité. D'aucuns seraient plus enclins à se demander pourquoi la France a une armée tout court mais nous ne mangeons pas de ce pain là ici. :)
Après nous avoir laissé réfléchir une bonne dizaine de minutes, notre mentor nous asséna la réponse qui nous sembla à telle point lumineuse que nous nous en voulûmes pendant de très longues secondes de ne l'avoir point trouvée seuls: "parce que la France possède des frontières terrestres avec d'autres pays". Voila.
C'est sûr que quand on habite sur un nuage ou au fond d'une fosse sous-marine on a l'air subitement très con lorsque notre commande de chars d'assaut arrive et qu'il faut expliquer au chauffeur que c'est une erreur, qu'il va falloir qu'il ramène tout ça au magasin parce que, voyez-vous mon bon monsieur, nous n'avons pas de frontière terrestre. :)

Ebaudis par tant de clairvoyance géopolitique nous lui fîmes rapidement comprendre que nous brulions littéralement d'encore profiter de ses lumières. Il ne manqua pas de nous éblouir à nouveau par une explication détaillée de la méthode utilisée pour fabriquer des cartes d'état major.
"Comment fabrique-t-on une carte de 1 km sur 1 km ?" nous avait-il demandé en début de séance. Là encore mes camarades d'infortune et moi-même tentèrent de répondre à la question en évoquant pèle-mèle photos prises par satellite, relevés topographiques et autres idées incongrues qui nous passaient par la tête. Quelle ne fût pas notre déconfiture lorsqu'à nouveau la lumière jailli : du ton docte et posé du pilote de Boeing 747 expliquant à ses passagers qu'il fait -20°C dehors et que c'est pour ça qu'on n'a pas installé de sièges sur les ailes, il nous expliqua alors la méthode qui est, vous en conviendrez, des plus simples.
"On prend une carte de 1000 km sur 1000 km et on divise progressivement jusqu'à obtenir une carte aux dimensions souhaitées" . LOL
Voila. :)
Tout ça peut paraitre irréel à vous autres qui savez lire sans suivre la ligne avec votre index mais comme le disait fort justement un des sergents que j'ai eu la chance de côtoyer pendant de nombreux mois: "c'est parce que vous avez bac plus mes couilles !!!", la couille, dans son système d'unités, représentant vraisemblablement toute valeur numérique entre 0 et 6.

Voila pourquoi il ne faut pas réduire les effectifs de cette belle armée, je préfère savoir tous ces gens au chaud dans une caserne que dans la rue. LOL